Partie 4 : L’odorat
Oscar émergea au petit matin… sa bouche pâteuse lui rappela la veille au soir. Ils avaient ri, chanté et bu… Oh oui, Dieu qu’ils avaient bu… du moins à en croire la migraine qui commençait à envahir sa tête. Elle repoussa d’un geste le drap qui l’avait protégée de la nuit dévoilant par là même ses longues jambes fuselées, sa taille fine et ses seins tonifiés par la fraîcheur matinale. Elle posa ses pieds au sol et enfila la large chemise qui reposait au pied du lit. L’étoffe engloba l’intégralité de ses courbes, voila ses charmes féminins. La jeune femme se passa le visage à l’eau, espérant faire diminuer le tintamarre qui se jouait entre ses tempes ; revenant près du lit, elle croisa son reflet dans la psyché… cette chemise n’était pas la sienne ! Et d’ailleurs depuis quand dormait-elle nue ?
Elle essaya de se souvenir : on était le vingt-six décembre…la veille, André l’avait invitée à une fête donnée en son honneur. Il y avait tous ses amis : Rosalie, Fersen, Alain, Girodelle, Diane et même Bernard était de la partie. Elle se rappelait le repas, les jeunes femmes qui faisaient danser les cavaliers ; même qu’elle dut refuser une valse avec la sœur d’Alain prétextant ses piètres talents de danseur.
Elle examina de plus près la chemise… à n’en pas douter, c’était une chemise d’homme. Le premier nom qui lui vint à l’esprit fut celui d’André ! Oui sans doute s’était elle tâchée et André lui avait prêtée une de ses tenues. Mais alors ? Pourquoi était elle nue à son réveil ? Aurait-elle… ? Non ce n’était pas possible ! Pas elle ! Elle s’approcha timidement du lit et tira sur le drap…quelques traces sur le matelas confirmèrent ses craintes. Comment ? Pourquoi ? QUI ?????
Oscar ensevelit son visage dans le col de son vêtement, tentant de retenir les larmes qui lui montèrent ; sa respiration s’accéléra comme pour contenir ce flot d’incompréhension qui commençait à la submerger. Avec qui avait-elle fait l’amour ? Elle resta plusieurs minutes ainsi, se forçant à se souvenir, essayant de glaner la moindre information sur l’identité de son amant. Une fois calmée, elle respira un bon coup pour se donner du courage… ce parfum…ce parfum était celui de cet homme. Oui elle retrouverait cet homme…
Elle s’habilla et décida que sa « quête » commencerait dès à présent ! Son premier suspect était André ! Il lui avait déjà avoué son amour et l’avait peut être saoulée pour profiter de sa faiblesse et abuser d’elle. Oui cela ne pouvait être que ça ! L’homme qui avait passé la nuit à ses côtés ne pouvait qu’avoir eu des intentions malveillantes à son égard et avait dû abuser d’un état de faiblesse. Il ne pouvait pas en être autrement.
Comme elle s’y attendait : elle trouva André attablé devant les tartines de confiture et un chocolat chaud préparés avec soin par Grand-mère.
GRAND MERE : bonjour ma chérie. Bien dormi ?
OSCAR nauséeuse : en fait, j’ai dû un peu abuser du vin hier soir, mais je crois que d’autres en ont profité…
Elle avait haussé la voix et regardé André droit dans les yeux.
ANDRE : c’est à moi que tu dis ça ? Tu exagères, je pense que tu en as au moins autant profité que moi !
Les nerfs à fleur de peau, Oscar prit cette dernière remarque comme un aveu ! Elle attendit que la vieille femme sorte de la pièce avant de réagir. Elle se rua sur son compagnon et l’attrapa par le col.
OSCAR sortant de ses gonds : c’est toi n’est-ce pas ! Traître ! Je n’aurais jamais dû te faire confiance !
ANDRE : mais de quoi parles-tu ? Je ne t’ai jamais trahie pour quoi que ce soit… Tu étais consentante si mes souvenirs sont bons
OSCAR : quoi ? Tu prétends que je le voulais aussi ?
ANDRE toujours aussi calme : bien sûr ! C’est toi-même qui me l’as proposé.
Oscar se recula comme frappée par les mots : son compagnon prétendait qu’elle l’avait incité à …
ANDRE : je trouve que tu t’en aies plutôt bien sorti… si on considère que c’était la seconde fois…
OSCAR : la seconde fois ? La seconde fois que quoi ?
ANDRE : mais que tu dansais Oscar… tu ne te souviens vraiment pas ? Tu m’as invité à danser hier soir…
Bon ! Soulagée, Oscar se retrouvait à son point de départ : André lui avait avoué ce qu’elle avait fait avec lui la veille, il pouvait être mis hors de cause. Un suspect à rayer de la liste ; plus que quatre ! Son enquête se poursuivrait à Versailles : prochaine cible Hans Axel de Fersen !
…………………..
Versailles, quelques heures plus tard…
Oscar de Jarjayes fut, conviée aux audiences du Roi puis invitée à accompagner la Reine pendant sa sortie dans le parc du château en compagnie de quelques gens, dont le jeune suédois.
A plusieurs reprises, elle tenta de s’approcher de Fersen afin de déterminer si oui ou non, le parfum qui enveloppait la fameuse chemise pouvait lui appartenir. Malheureusement, les dames qui étaient présentes trouvèrent quelque peu étrange le comportement du colonel : lui d’habitude si discret, éternellement en retrait, se montrait particulièrement « accroché » au soupirant de la reine. Notant les regards suspicieux de ces commères, Oscar dut rapidement mettre fin à son manège. Tant pis, elle tenterait sa chance plus tard.
L’attente ne fut pas longue à arriver. La Reine demanda à Oscar de reconduire son ami à son hôtel particulier. La jeune femme saisit sa chance… elle pensait que la calèche serait le lieu idéal pour découvrir la vérité. Mais ce ne fut pas si simple, Fersen était venu à Versailles à cheval et ne voyait aucune raison d’emprunter une calèche pour rentrer chez lui… Oscar enrageait : elle devrait encore attendre avant de savoir si son premier amour était effectivement l’amant de cette nuit.
Oscar resta silencieuse tout au long du trajet ; tant et si bien que le comte crut un moment qu’elle avait un quelconque reproche à lui faire. En fait, la cavalière tentait désespérément de trouver le moyen de se rapprocher du suédois mais si possible de manière discrète. Arrivés devant l’hôtel particulier, aucune idée n’avait fusé de son esprit.
FERSEN : prendriez vous un verre en ma compagnie ?
OSCAR voyant en cette invitation une nouvelle chance : ce sera avec le plus grand plaisir
Mais alors que la militaire monta les marches du perron, son pied glissa et elle ne dut son salut qu’au bras salvateur de Fersen qui la serra près de lui pour maintenir l’équilibre. Une fois stabilisée, Oscar profita de l’occasion, le nez collé à la base du cou du suédois, pour humer son parfum musqué. Malgré l’agréable odeur qui envahissait ses narines, ce parfum ne ressemblait pas à celui qu’elle avait senti le matin.
Dommage… une nuit avec Fersen, pourquoi pas après tout, n’avait-elle pas souhaité que cela se produise à de nombreuses reprises, il y a seulement quelques années ? Mais l’angoisse commençait de plus en plus à la gagner. L’inconnu de la nuit n’était pas André, ni Fersen… les seuls hommes pour lesquels elle éprouvait de l’affection… mais qui était-ce ? Cette question ne cessait de la hanter à présent. Il ne restait plus que Girodelle, Alain et Bernard. Après la missive qu’elle avait envoyée à ce dernier, il devait sans doute déjà l’attendre ; elle n’avait pas de temps à perdre.
………………
Début de soirée dans une taverne…
Oscar avait pris le temps de se changer avant de rejoindre Bernard : pas question de garder son uniforme dans un endroit pareil… pas si elle tenait à repartir indemne. Elle retrouva le jeune homme près de la fenêtre ; il se leva à son approche. L’atmosphère était pesante : l’odeur qui régnait dans ce lieu était un savant mélange de tabac, d’alcool, sans doute de crasse également. Oscar avait déjà tant de mal à respirer à proximité de certains, qu’elle renonça à humer davantage encore cet air ; d’ailleurs comment déceler le parfum de Bernard à travers cette puanteur ?
BERNARD : bonsoir Colonel
OSCAR : bonsoir Bernard, mais appelez moi Oscar je vous prie
BERNARD : comme vous voulez. Pourquoi m’avoir demandé de venir ce soir ? Est-ce au sujet de Rosalie ?
OSCAR : en fait non…
Oscar devait jouer serré. Elle savait que son amitié avec l’ancien Masque Noir était récente ; en fait elle était plutôt due à leur amie commune : Rosalie. Au fil des mois, les deux anciens ennemis commençaient à se supporter sans effusion, du moins en évitant les sujets épineux. Petit à petit, la jeune femme prit conscience de la perspicacité de Bernard et que sa confiance en elle n’était pas définitivement acquise. Peut être valait-il mieux jouer cartes sur table.
OSCAR gênée : voilà je suis très heureuse que vous soyez venus Rosalie et vous à la soirée d’hier. J’espère également que vous vous y êtes amusés.
BERNARD : oui en effet
Eh bien ce serait plus dur que prévu, Bernard avait cette qualité, qui ce soir pour Oscar représentait le pire obstacle : il savait écouter, il laissait parler sans intervenir… qualité indispensable pour un bon journaliste.
OSCAR essayant de garder son sang froid : il semble que des personnes se soient éclipsées de leur côté en fin de soirée, je voulais savoir si vous et…
BERNARD : très bien, vous avez gagné : c’est vrai j’ai proposé à Rosalie de passer le reste de la soirée avec moi… vous comprenez c’était Noël et nous voulions être seuls.
Le colonel regarda l’homme rougir à son tour. Ainsi ce n’était pas lui. Elle était tellement soulagée de la nouvelle qu’elle ne pensa même pas à en savoir plus sur leur soirée en tête à tête. Elle trinqua simplement avec Bernard qui resta intrigué par le changement soudain de comportement de son compagnon.
« Plus que deux possibilités » pensa Oscar. On verra cela demain.
…………………..
Le lendemain à la caserne… dans le bureau de Victor Clément de Girodelle…
« Puis-je m’entretenir un instant avec vous, Victor ? » demanda Oscar
Girodelle tressaillit en s’entendant ainsi appelé par le colonel de Jarjayes. Jamais elle ne l’avait appelé autrement que « Girodelle », que lui arrivait-il ?
GIRODELLE : que puis-je pour votre service… Oscar ?
OSCAR : accepteriez vous un petit combat amical ?
Voyant cette invitation comme de bonne augure, Girodelle sauta sur l’occasion. Oscar l’appelant par son prénom, lui proposant un combat « amical »… il n’allait pas laisser passer sa chance !
Ainsi les deux nobles commencèrent leur entraînement sous le regard amusé mais également admiratif des soldats. Bien que Girodelle se soit indéniablement amélioré au fil des années, il n’en restait pas moins de niveau plus modeste que la jeune femme. Cela ne fit aucun doute lorsque les lames se croisèrent ; chacun faisant son possible pour maintenir sa position face à l’autre.
Oscar profita de ce geste provoqué pour se rapprocher de son adversaire, feignant une nouvelle tactique, afin d’identifier le parfum qui voltigeait autour de lui. Une délicate odeur de chèvrefeuille parvint à Oscar … elle repensa à Sa chemise… non son essence était plus « musclée », plus « virile » ! Oscar mit fin au combat. Elle remercia Girodelle de sa participation puis regagna ses quartiers, pensive… il n’en restait qu’un ! Plus de doute… l’odeur correspondait au personnage… Alain…
……………..
A quelques pas de là……
Oscar ruminait. Ainsi Alain et elle avaient… Comment avait-elle pu oublier ? Comment avait-il pu la ramener au château sans que quiconque s’en aperçoive ? Comment André avait-il pu le laisser faire ? Et maintenant qu’allait-elle advenir ? Elle n’aimait pas Alain… et lui ? L’aimait-il ? Etait-ce pour cela qu’il l’avait entraînée dans sa chambre, qu’il avait abusé d’elle ? La seule issue était-elle la mort ?
Le colonel de Jarjayes ouvrit la porte du dortoir en grand. Tous les hommes se turent… tous les regards se tournèrent vers le visage froid de la jeune femme.
OSCAR d’un ton sans appel : tous dehors !
Les hommes sortirent les uns après les autres sans demander leur reste. Quand le sous-lieutenant s’apprêtait à faire de même, l’épée d’Oscar l’en empêcha !
OSCAR : vous, vous restez là ! C’est une affaire entre vous et moi à présent !
Elle attendit que le dernier homme soit sorti puis referma la porte. Alain restait impassible devant le comportement nerveux de la jeune femme.
ALAIN : il semble Colonel que vous ayez quelque chose à me reprocher
OSCAR en glissant le fourreau de son arme sous la gorge d’Alain : ah vous croyez… je pensais que vous étiez un homme honnête et droit mais je me suis trompée… vous ne valez pas mieux que cet homme qui a abusé de votre sœur !
ALAIN furieux d’un tel jugement : de quoi m’accusez vous ?
OSCAR : vous m’avez violée !
ALAIN: quoi ?
OSCAR : osez me mentir à présent… j’ai la chemise que vous portiez hier… votre odeur y est incrustée !
ALAIN : ah ah ah… Oscar je crois malheureusement que vous faites erreur… quoi que j’aurais bien aimé être le premier… Ce n’est pas avec moi que vous avez quitté la soirée…
OSCAR relâchant son emprise : mais c’est votre chemise…
ALAIN : oui mais ce n’était pas moi qui la portait… c’était un emprunt
OSCAR : qui était-ce ?
Alain commençait à rassembler les pièces du puzzle : Oscar avait passé la nuit avec un homme dont elle ne se rappelait plus l’identité et avait semble-t-il perdu son innocence par la même occasion. Il y avait un vrai chanceux dans l’affaire !
………………….
Au château de Jarjayes……..
Oscar monta les escaliers jusqu’à sa chambre. Alain s’était moqué d’elle mais avait refusé d’en dire plus sur l’identité de son amant. Elle ne doutait pas qu’il savait très bien de qui il s’agissait. Sa recherche était à reprendre depuis le début mais elle estima que pour aujourd’hui sa quête prenait fin : elle poursuivrait ses investigations le lendemain… ne dit-on pas que la nuit porte conseil ?
Elle pénétra dans son salon personnel, fit glisser ses doigts sur quelques touches du piano quand un bruit venant de sa chambre l’interrompit : il y avait quelqu’un ! Elle s’approcha et vit André, les bras dans le dos.
OSCAR : que fais-tu là ?
ANDRE : je…
OSCAR en faisant quelques pas vers lui : qu’est-ce que tu caches ?
ANDRE : rien, je…
Mais Oscar était lasse de tous ces mystères ; elle avait eu sa dose depuis deux jours ! Elle lui faisait à présent face. Le regard plongé dans celui de son ami. Elle réalisa soudain… ce parfum, le parfum d’André…elle tendit son bras dans son dos et saisit l’objet… SA chemise…oui elle comprenait à présent : le parfum qui imprégnait le tissu était un mélange d’odeurs : le parfum d’Alain…. et celui d’André !